Témoignage espagnol_ José CONESA

Vivre en exil

Du côté de ma mère, mes grands-parents étaient des paysans du sud de l’Espagne de la région de Murcia. Du côté de mon père également, mais ils ont migré assez rapidement à Madrid. Au cours des années 30, la vie dans les campagnes était assez dure. Des familles ont migré vers la capitale espérant une vie meilleure.

A la fin de la guerre, plus de trace sur les antécédents de Républicain de mon père : tout avait disparu ou brûlé. Il s’est refait une virginité civile. Il a trouvé un poste d’employé au Ministère des Affaires Etrangères à Madrid. Il parlait le Français et c’était son atout. On lui a proposé de partir à Paris.

En 1950, mon père est arrivé, avec ma mère, dans le 8ème arrondissement, dans les habitations du 6ème étage de la rue Clément Marot. On montait par l’escalier de service parce que nous ne pouvions pas utiliser l’escalier principal réservé aux habitants jusqu’au 5ème étage. Les habitations du 6ème étaient des chambres de bonne pour les Espagnols. Le film « Les femmes du 6ème étage », c’est l’histoire de mes parents, avec toutes les relations sociales qui existaient entre les gens qui habitaient au-dessus et ceux qui habitaient en-dessous. C’est fantastique !

Du côté des Républicains

Mon grand-père était catalan. Il était employé agricole. Il travaillait les champs, les oliviers… Il a participé à la guerre d’Espagne dans les rangs de la FAI, la Fédération Anarchique Ibérique qui était, si on peut dire, la branche armée de la CNT, la Confédération Nationale du Travail. Mon grand-père était d’inspiration très libertaire. Plus libertaire que marxiste ou autre chose. Je pense que cela lui est venu par lui-même. Il a combattu le Franquisme jusqu’au dernier jour… Ceux qui étaient proches de la frontière servaient un peu de passeur pour ceux qui venaient de beaucoup plus loin et les passeurs passaient les derniers. Ce fut le cas de mon grand-père.

Il a été accueilli comme tous les réfugiés politiques à Argelès. Les autorités françaises avaient du mal à distinguer ceux qui faisaient partie de l’engagement militant et ceux qui étaient plus liés à des actes de guerre, qu’on appellerait aujourd’hui, terrorisme. Mon grand-père s’est retrouvé, à la fin de la Guerre d’Espagne, pendant quelques semaines ou quelques mois à Marseille, aux Baumettes, avec des Droits communs, alors qu’il n’avait rien à y faire. Le portait de ma mère a été peint en prison, aux Baumettes, par un codétenu, à partir d’une photo que possédait mon grand-père.

Il s’est donc installé ensuite dans les Corbières. Les repas de famille retraçaient le parcours militant de mon grand-père, avec tout ce que cela avait de généreux, de dur aussi, les trahisons, tout ce qu’on peut évoquer dans des périodes comme celle-là. Il y avait des rites. A la fin du repas, par exemple, il chantait des chansons révolutionnaires. De sa vie, il n’a pas pu retourner en Espagne. D’ailleurs, par conviction, personne de la famille n’y est allé tant que Franco était au pouvoir.

Mon grand-père paternel est parti faire la guerre en 1936, du côté des Républicains. Mon père qui avait 16 ans, l’a suivi en tant que volontaire. A la suite de la défaite de la bataille de Madrid, ils ont dû s’échapper et sont partis en direction de la Catalogne, parce que c’était une des deux sorties possibles. Là, leurs chemins se sont séparés. Mon grand-père s’est retrouvé, en France, à Septfonds, dans le Tarn et Garonne, prisonnier dans un camp qu’on appelait « d’internement ». On avait mis les Espagnols dans un champ. L’administration française avait fait venir des camions transportant des planches et des clous, en plein février 1940, à une époque où il faisait très froid, et avait ordonné « faites vous-mêmes vos baraquements ». Il y a eu beaucoup de morts, dans le sud, pendant cette période-là, à cause du froid et du manque de médecin. Des tas de maladies se sont développées du fait de la promiscuité.

Mon père, de son côté, a réussi à s’échapper et est retourné à la maison.

Le clergé des riches, le clergé des pauvres

Avant la guerre d’Espagne il y avait le clergé des riches, du côté franquiste, et le clergé des pauvres. Les Espagnols ont toujours été très religieux mais pas forcément pratiquants. Les familles, comme celle de ma mère, avaient peur de se faire dépouiller de leur foi. Les Républicains étaient un peu excessifs. Et c’est un euphémisme ! Dès qu’ils voyaient une église ou une statue, ils la brûlaient ou la cassaient. Beaucoup de paysans enterraient leurs statues pour qu’elles ne soient pas découvertes. L’emprise de l’Eglise était très forte. Toute l’organisation de la vie était gérée par l’Eglise, que ce soit l’Etat civil ou les cimetières. On peut être chrétien et anticlérical. C’est l’histoire de beaucoup d’Espagnols, parce qu’il y a eu tellement d’abus faits par la hiérarchie ecclésiastique.

Lorsqu’on entre à l’école

L’école primaire a été difficile. Mes parents ont déménagé dans le 13ème arrondissement et c’est là que j’ai commencé à faire face au racisme, pas tellement venant d’élèves, mais de profs. Je suis reconnaissant à mes parents de m’avoir toujours donné accès à la langue espagnole. C’est la transmission de la mémoire, de leur histoire. C’est quelque chose que tout parent immigré, quelle que soit son origine, devrait communiquer à ses enfants. Elle représente la mémoire de la tradition, de la famille, de la vie.

Je ne connaissais pas la grammaire et, heureusement, vers la fin du cours élémentaire, j’ai eu une maitresse qui était d’origine italienne et qui m’a pris sous sa coupe. Elle me ramenait chez elle après l’école et me faisait apprendre mes devoirs et, en particulier, mes récitations. Je peux l’en remercier parce que j’avais des expériences, en particulier avec un prof, assez insupportables avec des expressions comme « espingouin » ou des choses.

C’était mes racines

Mon père a toujours vécu avec la frustration de ne pas savoir ce qu’était devenu mon grand-père paternel. Je ne sais pas par quel hasard, il a fini par découvrir que mon grand-père était mort dans le sud de la France.

J’ai découvert des courriers au décès de mon père dont il ne m’avait jamais parlé. Mon grand-père avait réussi à se faire embaucher à Septfonds par un artisan, Adrien Veyres, qui l’avait pris sous sa coupe. Il l’a fait travailler jusqu’à ce que mon grand-père tombe malade et décède. Il a écrit à mon père le 24 novembre 1954 : « Monsieur le fossoyeur de Septfonds  m’ayant transmis votre lettre, je peux donc, par la présente, vous donner les renseignements que vous me demandez. Votre père n’est pas, comme vous le croyez, enterré dans un cimetière avec gardiens, bien au contraire, il est enterré avec ses camarades antifranquistes, enterrés dans un champ à deux km environ de Septfonds . … »

Un jour, en 1993, je cherche sur internet et je tombe sur « Septfond Cimetière des Espagnols ». Le camp de concentration de Septfonds, pendant la guerre, après les Espagnols, a servi à parquer des juifs. On en retrouve la mémoire, puis, finalement, celle du camp des Espagnols. On parle de 81 miliciens espagnols décédés. Lorsqu’est indiqué le n°79, je vois : « Antonio Conessa Saura âgé de 54 ans, chiffonnier né à Carthagène le 2 février 1886. Fils de Ginès Conessa et de Maria Saura. Milicien réfugié. Décédé au domicile de VEYRES Adrien, rue de l’industrie, le 17 décembre 1940 à 22h. »

J’ai passé une période extraordinaire. Je suis descendu sur place et j’ai vu le cimetière. Ils n’ont pas déterré les corps mais ils ont fait, de l’enclos qui était la fosse commune, un cimetière fictif en reconstituant les 81 tombes avec, pour chacune, une plaque. Je me suis presque mis à genoux. C’était mes racines. J’ai pu obtenir l’acte de décès de mon grand-père.

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